[Extrait] Restructuration du capital (États-Unis, Europe, Moyen-Orient, Russie)
Guerre de Classe

 
 
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Michel

Charles, tu voulais ajouter quelque chose ?

Charles

Oui, alors, c’était sur un autre sujet, mais on a vu en 2019 un retour par rapport à la subdivision impérialiste, justement, entre les États-Unis [et] l’Europe, qui est un peu en prolongement de ce qu’on a eu par rapport à certaines remarques qui ont provoqué en négatif : affaire Benalla, affaire de Rugy… Et depuis le courant de l’été, avec les rencontres que Macron a eues avec Poutine, avec les invitations qu’il donnait à des émissaires Iraniens pour venir à certaines réunions internationales, ou par exemple, le projet actuel de l’Allemagne, de faire un gazoduc directement branché sur la Russie pour éviter de passer par la médiation ukrainienne et le tampon américain, on a un re-surgissement de conflits entre l’Europe et les États-Unis, et qu’est-ce que, du point de vue du repartage du marché et de la crise du capital, qu’est-ce que ce conflit d’anti-soumission dans le repartage des marchés — parce que justement, l’Allemagne était écrasée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et commence à dire : « ben, peut-être que, industriellement, il faudrait poser les limites face aux Américains » — comment on peut l’interpréter pour, on va dire : 2020, époque de repartage pour, justement, l’impossibilité de la reconduction capitaliste ?

Francis

Alors, bon, c’est un sujet qui est vaste, faut essayer de le synthétiser. Mais je vais faire un rebond à partir de ce que disait Michel sur les votes populistes.

Les votes populistes, c’est quelque part un instinct de classe, aliéné, mais qui resurgit contre les nomenklaturas du temps dominant du gauchisme de la marchandise. L’élection de Trump, le Brexit, Bolsonaro, c’est pas des phénomènes politiques, comme ça, conjoncturels. C’est lié à la baisse du taux de profit et au fait que la gauche est morte. On parlait tout-à-l’heure, de manière ouverte et à bâtons rompus, des 30 ans de la chute du mur de Berlin. Nous fêtons les 30 ans de la chute du mur de Berlin. Y’a 30 ans (et plus encore y’a 60 ans), la gauche avait un rayonnement culturel de vaste puissance. Aujourd’hui, elle est totalement décomposée dans les tréfonds de la société. Elle existe médiatiquement. Elle existe dans les polices capitalistes de l’Éducation nationale et du journalisme. Mais la gauche, elle est absente sur les ronds-points. Et elle est de plus en plus absente dans les grèves que l’on voit apparaître sur cette fin décembre — même si les derniers appareils essayent de recruter. Donc, faut voir cette gigantesque métamorphose culturelle et idéologique qui fait que, aujourd’hui, — de la même manière que les Gilets jaunes se sont opposés à la nomenklatura moderniste du gauchisme de la marchandise — on a eu le même problème avec le Brexit, on a eu le même problème avec Bolsonaro, et on a eu le même problème avec Trump.

La masse prolétarienne aliénée qui ne s’abstient pas aux États-Unis voulait absolument virer les Clinton — et les Obama. Donc, le vote populiste, c’est un vote de classe aliénée dans l’organisation aliénatoire de la reproduction du capital. Mais… C’est un instinct de classe, dévoyé dans l’aliénation, mais il nous indique qu’y’a quelque chose qui là est en train de travailler. Le Brexit : toutes les élites mondialisées de la reproduction aliénatoire bruxelloise et toutes les banlieues à caractère immigré ont voté contre le Brexit. Ceux qui ont voté pour le Brexit, c’est ceux qui n’ont pas été des Gilets jaunes en Angleterre, mais qui, parce qu’ils n’étaient pas des Gilets jaunes comme en France, ont, par le Brexit, marqué la même protestation de cette Angleterre périphérique qui récuse la classe des privilégiés de la métropole. Donc tout ça est très très important.

Et tout ça est très très important : c’est parce que ça a lieu dans une restructuration du capital, avec une infrastructure qui est totalement — industriellement, commercialement et financièrement — en recomposition à partir, justement, de l’intensification de la baisse du taux de profit.

Regardez la politique Trump. En n’oubliant pas la politique Obama, la politique Clinton (madame Cinton, monsieur Clinton) et puis, en amont, les deux Bush. L’ordre américain, depuis que Trump a pris le pouvoir, n’a pas engagé une seule guerre. La spécificité de Obama, de Bush, de Clinton, c’était : petite guerre, moyenne guerre, grand massacre (puisqu’on a eu les deux grandes opérations de la Guerre du Golfe). Mais on avait une Amérique qui à tout-va jouait la déstabilisation parce que le niveau de baisse du taux de profit, dans le cadre des restructurations impérialistes, permettait encore de vastes opérations militaires, et on a eu la grande dévastation du Moyen-Orient. Aujourd’hui… L’articulation entre les États-Unis et Israël, pendant des années, s’est faite avec un surdétermination des intérêts locaux israéliens : Guerre du Golfe, guerre contre la Syrie, déstabilisation de l’Irak, attaques périphériques contre l’Iran, etc. Trump a certes reconnu Jérusalem pour capitale « éternelle » de l’État d’Israël (même si la formule a pas été faite), il a reconnu l’annexion du Golan, c’est-à-dire que Trump montre qu’il a une solidarité avec Israël, — il a une solidarité pratique avec Israël, puisque dans le partenariat impérialiste sur la région, y’a effectivement entre les deux une interpénétration solide et durable — mais il ne fait plus du tout, comme Obama, Clinton et Bush, une politique directement adéquate à son partenaire. Il s’est autonomisé, et ce qui, à l’époque de Fabius, de Clinton et d’Obama, était impossible : ben, il a accepté, quelque part, que Assad reste. Et dans le même temps, le grand projet israélien d’un Kurdistan autonome, il l’a invalidé.

Donc, on a une nouvelle donne, dans le cadre de la politique impérialiste américaine, qui fait passer la politique impérialiste américaine aujourd’hui au même niveau d’étiage que la politique de Poutine. Je m’explique. Je l’ai dit à plusieurs reprises : y’a deux façons d’être dans la circulation du mondialisme de la marchandise. Y’a la circulation du mondialisme de la marchandise unipolaire, et y’a la circulation du mondialisme de la marchandise multipolaire. Depuis que Trump a gagné les élections contre Clinton, on a cessé, aux États-Unis, d’avoir le mode de représentation du Pentagone, de la CIA, en relation bien évidemment avec le Mossad, d’une déflagration moyen-orientale et d’une activation purement unipolaire. Trump s’est rapproché de la position de Poutine. Mais il s’est pas rapproché de la position de Poutine par hasard ; c’est que la déliquescence du rapport mondial aujourd’hui fait que la politique monétaire américaine dont nous avons parlé tout-à-l’heure — les restructurations, les nécessités pour faire redémarrer une économie dans le cadre de la crise mondiale, sur des bases un peu moins falsifiées et un peu plus solidifiées — rend nécessaire un désengagement du chaos sans fin tel qu’on l’a connu au Moyen-Orient.

Y’a donc un repositionnement, mais c’est pas un repositionnement dû au hasard : c’est un repositionnement qui est dû, justement, au niveau d’articulation de la baisse du taux de profit. Et donc, on a maintenant des partenariats… alors… Ce qu’il faut voir, c’est que, sur ce niveau-là, Trump est bien évidemment en conflit avec son État profond et avec l’État invisible. Dans le Véridique rapport [sur les dernières nécessités de préservation et d’extension de la domination américaine sur le monde], on a insisté sur cette problématique-là… Et d’ailleurs, ce qui est très intéressant, c’est que vous voyez que toutes les nomenklaturas bruxelloises qui ont ciré les pompes à Bush, qui ont ciré les pompes à Obama, qui ont ciré les pompes à Clinton — qui applaudissaient Clinton quand Clinton bombardait la Serbie — se sont totalement désengagés de l’État américain actuel représenté par Trump.

Y’a deux États américains — y’en a même trois ! Y’a l’État invisible, avec toutes les structurations de l’immanence du fétichisme de la marchandise, avec tous les conflits entre le Pentagone, le département d’État, tout l’appareil militaro-industriel des profondeurs, et ça, c’est l’immanence de la crise du capital et du fétichisme de la marchandise, c’est l’État invisible — c’est le socle. Et puis y’a l’État visible, avec Trump qui a été élu. Mais entre l’État visible et l’État invisible, y’a l’État profond des articulations, des manigances — la destitution, le jeu médiatique sur les accords soi-disant téléphoniques secrets entre la Russie et Trump pendant la campagne, et puis maintenant on a eu le cinéma ukrainien. Donc, y’a constamment ce tiraillement-là. Mais si vous reprenez la vie diplomatique internationale depuis des décennies, vous verrez que tous ceux qui ont été les soldats au garde-à-vous de toute la politique impérialiste américaine sont aujourd’hui, parce qu’ils sont en osmose avec l’État invisible et avec l’État profond, les pourfendeurs de Trump. Tous ceux qui adoraient les manipulations géopolitiques de la crise américaine à l’époque Obama et Clinton détestent Trump.

Parce que justement, Trump est en train d’essayer, dans un conflit entre l’État visible et l’État invisible, de permettre de trouver une solution qui serait adéquate à une gestion correcte compte tenu de la baisse du taux de profit. Trump essaye de sortir du délire du chaos sans fin, parce que, précisément, compte tenu de la réalité des infrastructures américaines, il le dit : « il faut que les boys rentrent à la maison, il faut qu’on s’occupe de nos affaires ». Y’a donc une vision nationalitaire, on retrouve la vieille vision américaine classique du « on s’occupe d’abord de nous, avant effectivement d’aller jouer les gendarmes du monde ». Mais ça, […] ça devient possible parce qu’y’a un niveau de crise, et que ce niveau de crise est très puissant.

Et dans le même temps, y’a ce que vous disiez avec les gazoducs russes, y’a une redéfinition qui se met en marche. Et on voit que Macron, qui a été élevé dans le giron hollandiste — Hollande qui tous les matins quand il se rasait voulait assassiner Bachar el-Assad — il a beaucoup bougé, Macron. Parce que Macron, même s’il a aucune intelligence historique de la crise terminale, il a une intelligence pratique aliénée des structurations sociales, diplomatiques et industrielles du moment. Et Macron a compris ce que de Gaulle avait toujours compris : c’est que l’Allemagne ne pourra jamais développer dans la situation actuelle une politique d’autonomie. L’Allemagne, vassalisée culturellement après sa destruction industrielle de 45, elle n’a pour vision politique que de demeurer dans le giron américain. Bon, vous vous rappelez peut-être des accords Adenauer-de Gaulle ? De Gaulle avait essayé de remettre l’Allemagne dans une politique d’autonomisation et il avait comme projet de créer à moyen terme une armée franco-allemande dans une économie franco-allemande très développée — et Adenauer était relativement assez d’accord avec ce projet-là, même si il était entouré de confluences et d’influences américaines — et à l’époque, tous les circuits de Jean Monnet avaient tout fait pour faire capoter ça. Et ça avait capoté. Et l’Allemagne, depuis cette réalité-là, n’a jamais eu d’objectif autre, du point de vue d’une force militaire possible, que de rester dans le giron américain. Et Macron se rend bien compte que l’Allemagne veut un développement industriel mais veut pas de développement militaire : elle veut rester sous le parapluie américain.

Donc, Macron, il bouge. Macron, il évolue. Il voit bien : crise des Gilets jaunes, déstructuration de l’industrie française — colonisation américaine de l’industrie française, puisque vous savez qu’Alstom est passé dans le giron de General Electric (mais ça c’était au début)… Donc, Macron, il voit bien qu’il est assis sur une gigantesque cocotte-minute : Gilets jaunes, grève sociale, déstructuration… Il se dit : pour terminer, et pour envisager éventuellement un autre mandat, il faut définir d’autres partenariats. Y’a donc des rapprochements — des rapprochements qui sont très très étonnants — et des rapprochements que l’on a revus à la réunion du BRICS au Brésil dernièrement, où on a vu des partenariats se mettre en mouvement entre le Brésil, la Chine, la Russie et la Turquie — c’est-à-dire que la Turquie qui est entrée dans la guerre en Syrie pour détruire Assad et pour imposer Al Nostra (version ancestrale de la CIA et Al Qaida) a fait demi-tour. Et y’a aujourd’hui des partenariats qui se mettent en marche entre la Russie et la Turquie. Et d’ailleurs le Kurdistan, voulu au début par la CIA et le Mossad, il est aujourd’hui contrecarré à la fois par Poutine et par Erdoğan.

La crise de 2018-2019, en France, dans sa maturation sociale, a donné tous ces paramètres-là : Gilets jaunes, et là, 2019, grève dans les secteurs publics. Ça, c’est notre entité hexagonale. Mais dans le champ européen, dans le champ mondial, cette baisse du taux de profit qui a produit ça en France produit plein de cristallisations, de refondations, de déstructurations et de réorganisations. Tout est en train de bouger. Alors, on n’en est pas encore à ce qui serait la grande hantise de l’ordre impérialiste américain : enfin un Rapallo qui s’organiserait… Mais il est évident que la problématique du gazoduc, elle positionne, malgré les blocages de l’Allemagne, des partenariats qui se fond industriellement même s’ils ne se font pas militairement ; on a vu des rapprochements autour de la Syrie entre la France et la Russie. Plein de choses sont en train de bouger, plein de choses sont en train de se dessiner, mais parce que y’a le feu : y’a le feu au lac ! La crise intensive de la valorisation, la déstructuration, le chaos financier, le chaos bancaire, le chaos immigrationniste, le chaos terroriste… On n’entend plus parler de l’enquête sur l’incendie de Notre-Dame de Paris. M. Villeneuve a disparu, M. Mouton a disparu, les projets de reconstruction sont en route, mais on ne sait toujours pas pourquoi Notre-Dame de Paris a brûlé ! […] Le capital crée des choses merveilleuses qui disparaissent au fur et à mesure qu’elles apparaissent. […] On est dans une crise généralisée, qui est littéralement sublime.

Mais faut toujours en revenir à cette réalité : la crise du capital est en train de se généraliser de manière offensive et elle oblige cette lutte de plus en plus forte entre l’État visible et l’État invisible. Quand Macron parle justement de l’OTAN, « mort cérébrale », et que dans le même temps où il a parlé de l’OTAN, « mort cérébrale », il parle des résistances bizarres du Quai d’Orsay, et qu’il dit que quelque part on l’empêche de faire la politique qu’il voudrait faire, je veux dire que… Et Trump, alors bon… moi je suis pas sur « tweet », je suis pas sur Facebook, mais y’a des tweets de Trump où, chaque semaine, il dit : « y’a un État profond qui est en train de magouiller contre moi parce qu’on ne veut pas que j’avance ».

Donc tout est en train de se redéfinir, et comme le dit Marx, quand les choses se redéfinissent, l’invisible devient de plus en plus visible. Donc y’a réellement une maïeutique phénoménologique de l’apparition, la crise est de plus en plus visible, elle est en train de tout redéfinir. L’année 2020 sera une accélération sur tous les territoires : géopolitique du capital, luttes de classes. Beaucoup de choses vont avoir lieu ; mais beaucoup de choses vont avoir lieu parce que nous entrons dans le temps des grandes précipitations sociales et historiques de la baisse du taux de profit.

Nous n’avons qu’une boussole pour comprendre se qui se passe : c’est la baisse du taux de profit, c’est la saturation des marchés, et c’est ça qui organise l’intégralité du processus historique qui est en train de se développer.

Michel, Charles, Francis Cousin, Radio GDC : Réveil de la Vieille Taupe des luttes de classe radicale. Bilan 2019, @1:18:33, 28 décembre 2019
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